Dissoudre les groupes radicaux : que dit le bilan ?

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25/2/2026
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Dissoudre les groupes radicaux : que dit le bilan ?
Forces de l'ordre

Dix jours après la mort de Quentin Deranque, militant d’ultradroite agressé à Lyon, l’exécutif a saisi la justice pour soupçons de « reconstitution » de la Jeune Garde antifasciste, officiellement dissoute en 2025. Plusieurs personnes mises en examen dans cette affaire seraient proches de ce mouvement, relançant une question sensible : la dissolution administrative des groupuscules radicaux permet‑elle vraiment de réduire la violence politique ?

Un outil ancien, massivement utilisé sous Macron

La dissolution de groupements violents repose en grande partie sur une loi de 1936, adoptée après les émeutes des ligues d’extrême droite en 1934. Aujourd’hui inscrite dans le Code de la sécurité intérieure, elle peut être décidée si un mouvement organise des « manifestations armées », se comporte comme un « groupe de combat » ou une « milice privée », porte atteinte à l’intégrité du territoire, ou incite à la discrimination, à la haine ou à la violence. Depuis 1936, 161 décrets de dissolution ont été pris, dont près de 30 % sous la présidence d’Emmanuel Macron, selon le chercheur Nicolas Lebourg. Sur cette période récente, 24 dissolutions ont visé des organisations issues des mouvances ultras : 19 d’ultradroite et 5 d’ultragauche, d’après un participant à une réunion consacrée aux groupes d’action violente à l’Élysée. Côté extrême droite, ont notamment été dissous Bastion social (2019), Génération identitaire (2021), les Zouaves Paris (2022) ou encore le Groupe union défense (GUD) en 2024. À l’ultragauche, le Groupe antifasciste Lyon et environs (Gale) a été dissous en 2022, tandis que le Conseil d’État a annulé les dissolutions de la Défense collective rennaise et du collectif écologiste Les Soulèvements de la Terre.

Des effets concrets, mais surtout symboliques

Sur le plan matériel, une dissolution frappe l’organisation en tant que personne morale : ses comptes peuvent être bloqués, ses locaux et biens saisis ou réaffectés. En revanche, elle ne vaut pas condamnation pénale pour les militants et n’entraîne pas d’inscription au casier judiciaire. De nombreux chercheurs soulignent donc la dimension avant tout politique de cet outil. Pour le politologue Xavier Crettiez, il s’agit d’un moyen pour l’État d’afficher sa fermeté face à des groupes perçus comme subversifs. Mais il met en doute son efficacité et pointe des effets « contreproductifs » possibles : tant qu’un groupe est formellement constitué, les services de renseignement peuvent l’identifier, suivre ses activités, cartographier ses réseaux. Une fois dissous, les militants se dispersent, ouvrant des dizaines de petites structures, parfois informelles, plus difficiles à surveiller. Un policier expérimenté, secrétaire départemental d’un syndicat, confirme ce constat : selon lui, la dissolution complique le travail des forces de l’ordre sans changer fondamentalement la réalité du militantisme radical sur le terrain.

Recomposition des groupes et risque de morcellement

Les spécialistes de l’extrême droite et de l’ultragauche observent que, dans les faits, les mouvements anticipent souvent la possibilité d’être dissous. D’après le sociologue Erwan Lecœur, ces organisations ont déjà prévu, en interne, des scénarios de repli : nouveaux sigles, nouvelles associations, relais locaux prêts à prendre le relais. Résultat : « les mouvements se recomposent, voire essaiment », parfois en se multipliant à l’échelle du pays. L’exemple lyonnais est souvent cité : après la dissolution de Bastion social en 2019, les militants se sont divisés en plusieurs entités, dont Lyon Populaire et Audace Lyon. Côté ultradroite, la chercheuse Marion Jacquet-Vaillant explique que la fermeture de structures nationales comme Génération identitaire a contribué à un morcellement du paysage radical. Certaines tentatives de reconstitution sont repérées et bloquées par la justice – Génération identitaire aurait ainsi cherché à revenir sous le nom d’Argos, sans succès – mais d’autres prennent la forme d’« émanations » moins visibles. Paradoxalement, ce morcellement peut nourrir des comportements plus violents : plus un groupe est centralisé et organisé, plus il a tendance à se protéger des dissolutions et à encadrer ses actions. Des micro‑groupes, eux, peuvent être moins contrôlés et plus enclins à la confrontation.

Entre dissolution des structures et poursuite des individus

Un point fait consensus chez les responsables comme chez les chercheurs : dissoudre une organisation ne revient pas à faire disparaître les personnes qui la composaient. L’enjeu devient alors de repérer une éventuelle « reconstitution » du groupement dissous, ce qui constitue un délit spécifique puni jusqu’à trois ans de prison et 45 000 euros d’amende. Avant même la mort de Quentin Deranque, les services de renseignement observaient déjà des signes de reformation de la Jeune Garde antifasciste dans plusieurs territoires, selon une source proche de l’exécutif. Les événements survenus à Lyon ont renforcé ces soupçons et conduit à la saisine de la justice. Pour autant, plusieurs experts plaident pour replacer la dissolution dans une stratégie plus large : poursuites pénales ciblées en cas de violences, travail de renseignement dans la durée, et effort politique pour ramener certains militants vers des formes d’engagement légal. Selon l’historien Nicolas Lebourg, la dissolution peut être un outil utile, mais seulement si elle s’inscrit dans un ensemble cohérent de réponses judiciaires et politiques. À défaut, elle risque de n’être qu’un signal de fermeté, sans impact durable sur la réalité des violences d’ultradroite ou d’ultragauche.

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