L’enquête sur l’incendie meurtrier du bar Le Constellation, à Crans-Montana en Suisse, est entrée dans une phase intensive. Depuis plusieurs jours, les auditions se succèdent à un rythme soutenu, avec en moyenne dix heures d’interrogatoire par jour. Après les gérants du bar et un employé proche du couple Moretti, c’est désormais la chaîne des responsabilités publiques, en particulier sur la sécurité incendie, qui est passée au crible par la justice du canton du Valais.
Une affaire hors normes, jusque dans l’organisation des audiences
Vendredi matin, l’actuel responsable de la sécurité incendie de Crans-Montana s’est présenté en qualité de prévenu devant trois magistrates du parquet général du Valais. Face à lui : une cinquantaine d’avocats représentant les différentes parties, dont les proches des 41 personnes décédées et des 115 blessés lors du feu survenu dans la nuit du réveillon du Nouvel An. L’ampleur du dossier est telle que les auditions ne se tiennent pas au tribunal, mais dans les locaux d’une université, seuls capables d’accueillir tous les participants.
En Suisse, toutes les parties au dossier peuvent assister aux auditions. Mais, fait exceptionnel, les magistrats ont imposé dès le départ un strict secret sur le contenu des dépositions : les avocats n’ont pas le droit de communiquer ce qui s’y dit, et ce pour une durée d’un mois renouvelable. Plusieurs praticiens du droit évoquent déjà l’une des plus grandes affaires judiciaires et médiatiques qu’ait connue le pays depuis des années.
Des contrôles incendie lacunaires au cœur des interrogations
Les questions posées au responsable de la sécurité portent principalement sur l’arrêt des contrôles incendie dans l’établissement. Le dernier contrôle au Constellation remonte au 13 mai 2019, alors que la loi cantonale impose une vérification annuelle. Les magistrats disposent notamment de deux fichiers internes de la commune, au format Excel, qui éclairent ces dysfonctionnements.
Le premier recense les bâtiments publics de Crans-Montana, dont les bars et hôtels, soumis aux inspections de sécurité. Il montre que, dans les faits, la plupart des établissements ne sont visités qu’environ tous les cinq ans. Les comptes rendus, souvent très succincts, se limitent parfois à quelques mots – « pas de visite », « pas de rapport » – sans détail sur les équipements vérifiés (extincteurs, signalisation, matériaux inflammables…). Le Constellation apparaît ainsi comme un exemple parmi d’autres, et non comme une exception.
Le second fichier classe les établissements par couleur : vert pour ceux aux normes, rouge pour ceux qui n’ont pas été contrôlés dans l’année. Le bar incendié figure dans cette dernière catégorie : il devait être vérifié « au printemps 2026 ». Ces éléments fragilisent la position des services communaux et posent, pour les familles de victimes, la question centrale : si les contrôles avaient été réguliers et approfondis, le drame aurait-il pu être évité ? L’ancien responsable de la sécurité incendie, en poste jusqu’en mai 2024, devra lui aussi s’expliquer prochainement sur l’interruption des inspections. Sollicitée, la commune de Crans-Montana n’a pas répondu aux questions des journalistes.
Gérants du bar et chef des pompiers bientôt de nouveau entendus
Après les auditions des responsables communaux, l’enquête se recentrera sur le couple propriétaire du Constellation, Jessica et Jacques Moretti. Ils seront à nouveau interrogés les 11 et 12 février. Avant cette nouvelle étape, ils ont adressé une lettre à leurs employés, dans un ton présenté comme empathique et apaisant, après plusieurs jours de tensions et d’accusations croisées sur le respect des consignes de sécurité et les conditions d’évacuation la nuit du drame.
Le 16 février, ce sera au tour du chef des pompiers de Crans-Montana d’être entendu, cette fois comme témoin. Sa parole est jugée importante par de bons connaisseurs du dossier, car il était présent lors de certains contrôles du bar, notamment en 2018 et 2019. Les magistrates chercheront à savoir ce qu’il avait constaté sur place, notamment au sujet de la mousse acoustique installée en 2015, soupçonnée d’être hautement inflammable : l’a-t-il vue ? Connaissait-il sa dangerosité potentielle ? Et, si oui, pourquoi aucune alerte décisive n’a-t-elle été donnée ?
Une procédure appelée à durer plusieurs années
Les auditions en cours ne constituent qu’un début. Viendront ensuite celles des victimes et des 115 blessés, lorsque leur état de santé le permettra. Certains sont encore en soins intensifs. Les avocats anticipent au moins une année d’auditions pour recueillir l’ensemble des témoignages. Parallèlement, des expertises techniques, puis des contre-expertises, devront être réalisées pour éclairer les responsabilités, que ce soit sur la structure du bâtiment, les matériaux utilisés ou l’organisation des secours.
Selon plusieurs défenseurs des parties civiles, un procès ne pourrait raisonnablement se tenir avant trois ans. D’autres, plus prudents, évoquent une audience éventuelle dans cinq à sept ans. Après un démarrage d’enquête critiqué pour ses lenteurs et ses flottements, le rythme actuel des auditions apparaît toutefois, aux yeux de nombreux avocats, comme un signe que la justice tente désormais de rattraper le temps perdu et de faire toute la lumière sur les enchaînements de défaillances qui ont précédé la tragédie.




