Six hommes comparaissent à partir du lundi 23 mars devant la cour d'assises des Bouches-du-Rhône, à Aix-en-Provence, pour un double assassinat commis en 2019 près de Marseille. Parmi eux figurent deux figures présumées de la DZ Mafia, un groupe criminel au cœur du narcotrafic marseillais. Le procès doit durer jusqu'au 10 avril et se déroule sur fond de rivalités entre clans, de contrats sur la tête et de règlements de comptes en série.
Un double meurtre dans un hôtel en bordure de Marseille
Le 30 août 2019, en début de matinée, les corps de Farid Tir et de son ami Mohamed Bendjaghlouli sont découverts dans une chambre de l'hôtel Formule 1 de Cabriès, entre Aix-en-Provence et Marseille. Les deux hommes ont été criblés de balles. Les images de vidéosurveillance montrent deux individus cagoulés et gantés arrivant vers 5h30. L'un compose les codes d'accès de l'hôtel et de la chambre, l'autre entre dans la pièce et ouvre le feu. Un troisième complice les attend à l'extérieur dans une voiture noire pour prendre la fuite.
L'enquête conclut que la véritable cible était Farid Tir, 29 ans, impliqué dans le trafic de stupéfiants. Mohamed Bendjaghlouli est considéré comme une « victime collatérale », tué parce qu'il se trouvait avec lui cette nuit-là. Ce meurtre s'inscrit dans une longue série d'affrontements meurtriers entre clans marseillais.
Dix ans de vendetta entre familles rivales
Pour comprendre ce dossier, il faut remonter à 2010, dans le quartier du Font-Vert à Marseille. Deux camps jusque-là alliés se déchirent sur fond de trafic de drogue : d'un côté les familles Tir et Berrebouh, de l'autre la famille Remadnia, alliée à la bande de Marignane. Cette rupture débouche sur une série de règlements de comptes qui fera plus d'une vingtaine de morts au fil des années.
Dans la famille Tir, plusieurs membres ont déjà été visés. Le grand-père de Farid, Saïd Tir, important trafiquant marseillais, est assassiné en 2012, deux mois avant de comparaître pour trafic de cannabis et de cocaïne. En 2014, l'oncle de Farid, Karim Tir, également manager du rappeur Jul, est tué. L'auteur de ce meurtre, Mohamed Seghier, sera plus tard condamné à trente ans de réclusion. Son propre frère, Karim Seghier, avait lui-même été abattu en 2010, un assassinat attribué au clan Tir mais jamais élucidé.
Mohamed Seghier a aussi été condamné pour deux autres meurtres commis en 2016, visant Nouri Lakas et Nasser Khellaf, alliés du clan Tir. En retour, un proche du clan adverse, Zakary Remadnia, est abattu en 2014. Le frère de Farid Tir, Eddy, sera condamné en 2019 à quinze ans de prison pour avoir commandité cet assassinat depuis sa cellule. C’est dans ce contexte de guerre de territoire que s’inscrit l’exécution de Farid Tir.
Un contrat à 300 000 euros et une traque organisée depuis l'étranger
Selon l'instruction, la mort de Farid Tir serait liée à la mainmise sur des points de deal marseillais. Le jeune homme cherchait à récupérer des lieux de vente de drogue contrôlés par un autre chef de réseau, Karim H., surnommé « Rantanplan ». Ce dernier aurait alors décidé de le faire éliminer. Un contrat de 300 000 euros aurait été mis sur la tête de Farid Tir, financé conjointement par Karim H. et par Mohamed Seghier, qui tenait Farid pour responsable de la mort de son frère en 2010.
Installé aux Émirats arabes unis, Karim H. aurait piloté l’opération à distance, en s’appuyant sur un relais en France, Walid B. Après une première tentative d’assassinat avortée, « Rantanplan » sollicite un proche, Amine O., dit « Mamine », rencontré en prison en 2017. Originaire de la cité des Micocouliers et connaissant Farid Tir, ce dernier se charge de recruter un autre complice : Gabriel O., surnommé « Gaby », alors évadé.
Missionné pour approcher la cible, « Gaby » s’intègre à l’entourage de Farid Tir, gagne sa confiance et informe les commanditaires de ses déplacements. Il parvient même à récupérer les codes de la chambre d’hôtel où Farid et son ami passeront la nuit. Il recrute ensuite les deux exécutants présumés, Zaineddine A. (le tireur) et Adrien F. (son complice). Le soir des faits, il les dépose devant l’hôtel, les attend à proximité, puis, selon l’enquête, part ensuite faire la fête en Espagne. Mohamed Seghier, déjà détenu pour d’autres faits, n’aurait été informé de la mort de Farid Tir qu’après coup ; il ne sera pas inculpé dans ce dossier malgré des messages où il se réjouit du meurtre.
Le rôle présumé de la DZ Mafia et les peines encourues
Au moment où s’ouvre le procès, l’affaire est désormais étroitement liée à la DZ Mafia, un groupe criminel qui s’est imposé dans le trafic de drogue marseillais. Deux des accusés, Gabriel O. (« Gaby ») et Amine O. (« Mamine »), sont présentés comme des dirigeants de cette organisation. Ils sont soupçonnés de continuer à diriger des activités de narcotrafic depuis une prison de haute sécurité.
Mi-mars, les deux hommes ont été mis en examen dans le cadre de l’opération « Octopus », une vaste enquête sur le blanchiment d’argent de la drogue, qui a conduit à l’arrestation de 42 personnes. L’organisation se distinguerait, selon les enquêteurs, par l’extrême violence de ses membres. Dans le dossier du double meurtre, le ministère public reproche à « Gaby » à la fois le « meurtre en bande organisée » et la « participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime ». Il encourt la réclusion criminelle à perpétuité.
Les mêmes chefs d’accusation visent également Karim H., suspecté d’avoir commandité le meurtre depuis l’étranger, son relais Walid B., visé par un mandat d’arrêt, ainsi que les deux exécutants présumés, Zaineddine A. et Adrien F. Tous risquent eux aussi la perpétuité. Amine O. est, lui, uniquement poursuivi pour « association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime ». Déjà condamné à plusieurs reprises et soupçonné d’avoir commandité d’autres assassinats, il encourt jusqu’à quinze ans de prison si les faits sont reconnus comme aggravés.
Au-delà du sort des six accusés, ce procès doit éclairer les mécanismes d’une criminalité marseillaise marquée par des alliances mouvantes, des contrats payés à prix d’or et des réseaux capables de diriger leurs affaires depuis l’étranger ou depuis la prison. Les audiences à Aix-en-Provence devraient détailler près de dix ans de rivalités et de violences, dans un contexte où les autorités tentent de reprendre la main sur un narcotrafic particulièrement structuré.




