Procès Tariq Ramadan : les débats se poursuivent à huis clos, sans l’accusé ni sa défense

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9/3/2026
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Procès Tariq Ramadan : les débats se poursuivent à huis clos, sans l’accusé ni sa défense

Le procès pour viols de Tariq Ramadan reprend lundi 9 mars à Paris dans des conditions inédites : l’islamologue suisse de 63 ans, visé par un mandat d’arrêt, sera jugé en son absence, tout comme ses avocats qui ont quitté la salle d’audience. La cour criminelle départementale a estimé qu’il n’avait fourni « aucune excuse valable » pour justifier son absence depuis l’ouverture du procès le 2 mars. La défense dénonce une atteinte aux droits de l’accusé, tandis que les parties civiles redoutent un marathon judiciaire qui pourrait se prolonger sur plusieurs années.

Un procès à huis clos, sans accusé ni avocats de la défense

Vendredi, après une semaine d’audience chaotique, la présidente de la cour, Corinne Goetzmann, a décidé de juger Tariq Ramadan « par défaut », c’est-à-dire sans sa présence. L’audience se tient à huis clos, à la demande de l’une des trois plaignantes, pour limiter le harcèlement dont elle dit avoir été victime au fil de la procédure. Le procès doit se dérouler jusqu’au 27 mars, avec l’audition d’une soixantaine de témoins, avant un verdict attendu en fin de mois.

Tariq Ramadan encourt jusqu’à vingt ans de réclusion criminelle pour des faits de viol et viol aggravé qu’il conteste. Condamné en appel en Suisse pour un autre viol, il était placé sous contrôle judiciaire en France, avec obligation de résider à Saint-Denis et d’informer la justice de tout déplacement à l’étranger. Son absence dès le premier jour du procès, puis la décision de la cour de poursuivre sans lui, ont profondément tendu le climat de l’audience.

Le bras de fer autour de l’état de santé de l’accusé

À l’ouverture du procès, le 2 mars, les quatre avocats de Tariq Ramadan se présentent, mais pas leur client. Ils expliquent qu’il est hospitalisé en Suisse, victime d’une poussée de sclérose en plaques, maladie neurologique dont il souffre depuis plusieurs années. Selon eux, cette hospitalisation est survenue alors qu’il se trouvait à Genève, où il se rend régulièrement pour voir sa mère âgée de 93 ans.

Le ministère public rappelle alors que le contrôle judiciaire de l’accusé lui impose de résider en région parisienne et de déclarer tout voyage hors de France. L’avocat général Philippe Courroye s’interroge sur la légitimité de ce déplacement et estime que l’accusé « utilise tous les moyens pour ne pas comparaître ». Face à la demande de renvoi déposée par la défense, la présidente refuse de reporter immédiatement le procès et ordonne une expertise médicale par deux neurologues français, chargés d’examiner le dossier transmis par les médecins suisses.

Des experts qui jugent la comparution possible

Le rapport médical, attendu sous 48 heures, n’est finalement communiqué à la cour que le vendredi, en raison de retards dans la transmission des pièces venues de Suisse. Ses conclusions sont claires : les deux neurologues estiment que Tariq Ramadan peut comparaître devant la cour criminelle. Ils parlent d’une « stabilité de la sclérose en plaques » et ne relèvent « aucun signe de poussée récente », selon la lecture faite à l’audience par la présidente.

La défense produit parallèlement un courrier du médecin traitant de l’accusé, attestant de sa fatigue extrême et recommandant une période de repos d’une semaine à dix jours avant toute comparution. L’avocat général qualifie cette pièce de « dernier joker dilatoire » et considère que la question médicale est « définitivement levée ». Estimant qu’« aucun renvoi n’est acceptable », il accuse Tariq Ramadan de se « dérober » à la justice française.

La rupture entre la défense et la cour

La décision de poursuivre le procès sans l’accusé fait basculer l’audience. La présidente confirme qu’un mandat d’arrêt à exécution et diffusion immédiates est délivré contre Tariq Ramadan. En réaction, ses quatre avocats quittent la salle, dénonçant un « mépris grave des droits de la défense ». Ils affirment que leur client voulait être jugé et qu’ils l’avaient préparé depuis des mois à l’audience.

L’une d’entre eux, Sarah May Vogelhut, dit ne pas comprendre le refus de renvoyer le procès malgré les certificats médicaux. Elle explique aussi son choix de ne pas rester pour représenter son client en son absence, estimant que « porter la parole d’une personne accusée de viols ne sert à rien » si l’accusé ne peut lui-même être entendu et confronté aux plaignantes. Elle affirme avoir « l’impression détestable que cette affaire était pré-jugée » et évoque une justice « en mission commando ».

Accusations de traitement particulier et soupçon de partialité

La défense nourrit depuis plusieurs mois une défiance grandissante envers la cour. Elle a multiplié les recours pour obtenir de nouvelles expertises, notamment en stylométrie, destinées selon elle à démontrer l’innocence de son client. Début janvier, les avocats ont même demandé la récusation de la présidente, lui reprochant un manque d’impartialité et son refus de modifier les dates du procès, fixé pendant le mois de ramadan, période de jeûne pour les musulmans.

L’un des avocats, Ouadie Elhamamouchi, affirme avoir « l’impression que tout a été orchestré ». Il met en cause le choix de l’un des neurologues désignés comme expert, avec lequel Tariq Ramadan aurait déjà eu un « gros différend » par le passé, et s’étonne qu’il ait été de nouveau sollicité pour se prononcer sur son aptitude à comparaître. Selon lui, son client fait « l’objet d’un traitement particulier » depuis le début de l’affaire. Le collectif d’avocats indique ne pas avoir l’intention de revenir à l’audience, tandis qu’un retour de l’accusé apparaît, selon eux, très improbable.

Des parties civiles entre soulagement et amertume

Face à ces accusations, les avocats des parties civiles défendent la manière dont la justice gère ce dossier. David-Olivier Kaminski estime que la cour a fait preuve de patience à l’égard de l’accusé, en acceptant d’attendre plusieurs jours pour trancher la question médicale. Il assure ne pas connaître beaucoup de procès où la juridiction « attend une semaine pour juger d’une situation de santé ».

Sa consœur Sarah Mauger-Poliak souligne que les experts français se sont appuyés sur des examens réalisés en Suisse – IRM, scanner, évaluation psychiatrique – pour conclure à la compatibilité entre l’état de santé de Tariq Ramadan et une comparution. Ironisant sur les accusations de complot, elle relève qu’il faudrait alors supposer que les médecins suisses participent eux aussi à un prétendu « complot anti-Ramadan ».

Un verdict contestable et la perspective de nouveaux procès

Pour les plaignantes, ce procès qui se tient sans la présence de l’accusé ressemble à un chemin de croix. Henda Ayari, qui accuse Tariq Ramadan de l’avoir violée en mars 2012 dans un hôtel parisien, se dit à la fois « soulagée » que les débats aient enfin lieu, mais « déçue et inquiète » de la façon dont le verdict pourrait être utilisé par les soutiens de l’islamologue. Son avocate craint que l’absence de l’accusé et de sa défense ne soit brandie comme un argument pour discréditer la décision de la cour.

Sur le plan juridique, la situation est lourde de conséquences : si Tariq Ramadan est condamné par défaut, il aura la possibilité de faire opposition au verdict. La procédure prévoit alors l’organisation d’un nouveau procès, cette fois en sa présence, si l’opposition est recevable. En cas d’appel de l’une ou l’autre des parties, un troisième procès pourrait encore suivre. Les parties civiles dénoncent déjà une « situation scandaleuse » qui, selon elles, illustre le « mépris » de l’accusé pour les victimes et pour l’institution judiciaire.

En attendant, la cour criminelle de Paris poursuit ses travaux à huis clos, en l’absence du principal intéressé. Les auditions des enquêteurs et des témoins doivent se succéder dans les jours à venir, sur fond de tension entre une défense en rupture totale avec la juridiction et des parties civiles qui veulent, malgré tout, que la justice aille à son terme.

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